Les enjeux numériques et technologiques du prochain gouvernement

La « Transformation digitale »! Beaucoup de manière de voir ces termes à la mode depuis quelques années. Elle a vu l’avènement de bonnes choses: l’Open Data, l’accès à l’information plus répandu et moins dépendant des canaux traditionnels, économie participative facilitée… Mais aussi de très mauvaises: ubérisation, raréfaction de l’emploi disponible aux humains, espionnage numérique (illégal et légal), nouveaux canaux de propagande et d’embrigadement pour les extrémistes de tout poil. Un travail énorme est à fournir pour réussir à tirer le meilleur parti de ces nouvelles technologies tout en gardant l’humain au centre de tout. De par mon métier d’ingénieur en Génie Logiciel, j’ai pu participer à de grands projets de transformation digitale en France et à l’étranger, notamment dans le domaine des transports publics, de l’énergie, de la logistique, du cloud ou de l’accès à internet. J’ai également été créateur de start-up (je suis d’ailleurs en train de travailler sur un nouveau projet) et j’ai donc une connaissance de l’intérieur des mécanismes de création et de financement d’entreprise. J’ai mené depuis des années une réflexion sur le sujet et voilà selon moi les enjeux et opportunités auxquels le prochain gouvernement devra répondre. Certaines propositions figurent dans le programme « L’Avenir en Commun » de la France Insoumise, d’autres sont purement personnelles et je suis prêt à en débattre avec vous.

 

Modernisation de la vie citoyenne et des institutions

Les outils numériques nous donnent de formidables opportunités pour réinventer la vie citoyenne en impliquant le peuple au maximum. Ils rendent possible par exemple des consultations du peuple sur le modèle de ce qui a été fait sur la loi pour une république numérique, qui exposait chaque article pour recueillir les sentiments de chacun et même permettait de proposer des articles rédigés par le peuple et ensuite examinés par le groupe de travail parlementaire. Une plateforme République Numérique a même été mise en place pour l’occasion et a eu un très grand succès. Malheureusement, aucune autre loi n’a reçu ce traitement et la seule consultation existante sur cette plateforme est celle pour la Loi Numérique elle même… (vous pouvez jeter un œil sur la plateforme sur https://www.republique-numerique.fr/). Dans le cadre d’une assemblée constituante ou même du travail parlementaire quotidien, il est donc possible d’associer l’ensemble du peuple au réflexions politiques. C’est un des axes récurrents de la France Insoumise, ré-intéresser le peuple à la politique, éduquer, impliquer et re-politiser la majorité silencieuse qui subit depuis 30 ans les affres de leurs dirigeants.

Le propre d’un outil de démocratie et de vie citoyenne est d’être disponible de manière égalitaire pour tous les citoyens, ce qui m’amène à la seconde partie.

 

Egalité de l’accès au numérique et transparence des données

Dans le monde d’aujourd’hui, ne pas avoir accès à internet et aux outils numériques est un vrai handicap. Pour éviter les inégalités, au même titre que l’électricité ou l’eau, l’accès internet doit être garanti pour tous dans tous les territoires. Si on va au bout de cette logique, un accès minimal à internet devrait être gratuit et systématique dans tous les logements du pays au même titre que la gratuité de l’eau et de l’électricité proposée dans « L’Avenir en Commun ».

Le droit au numérique est intimement lié au droit à l’information. Internet permet en effet de s’informer par d’autres canaux que les canaux traditionnels qui servent quasiment tous le même petit groupe d’intérêts privés. (Regardez cet article qui explique à qui appartient la presse Française si vous voulez voir de quoi je parle ici) Pour éviter d’arriver à la même situation sur internet qu’à la TV ou dans la presse, la neutralité d’internet doit être garantie. La garantie de la neutralité du net permet d’être sûrs qu’un contenu plutôt qu’un autre ne sera pas favorisé par le fournisseur d’accès. Pour résumer grossièrement, le fournisseur d’accès est responsable des tuyaux mais ne doit pas regarder ce qui y passe. Quand on sait que par exemple, Patrick Drahi est propriétaire à la foi de SFR et du magazine l’Express, donc à la fois fournisseur d’accès et de contenu, la tentation peut être grande de favoriser son propre contenu dans ses tuyaux. Et ce n’est qu’un petit exemple, il y a beaucoup d’autres conflits d’intérêt potentiels dans le secteur. La neutralité du net est aujourd’hui une disposition légale depuis la loi Numérique mais c’est tellement important que je pense qu’il faut la constitutionnaliser.

Dans le cadre du droit à l’information, l’Etat se doit d’être transparent sur les données dont il dispose. L’un des leviers numériques de la transparence de l’Etat est l’Open Data: 19 300 jeux de données publiques sont disponibles via le site http://www.data.gouv.fr/. Certains sont utiles, d’autres anecdotiques, mais dans un souci de transparence, au moins toutes les données financières de l’Etat devraient être disponibles dans un régime démocratique. Ce n’est pas le cas à cause de la directive « Secret des affaires » de la loi Macron qui, en plus de mettre hors la loi les lanceurs d’alerte économiques, interdit la diffusion de données concernant des entreprises privées. Comme par exemple les compte rendus et les réponses aux appels d’offre de l’Etat et des collectivités… L’enjeu dans l’Open Data est donc de la rendre vraiment transparente, et d’y publier l’intégralité des données de l’Etat pour que chaque citoyen puisse les consulter.

 

Écosystème de Start-Ups et dé-financiarisation de la création d’entreprise

Les Start-Ups sont un vivier d’emploi pour l’économie Française. Elles recrutent à 91% en CDI des employés très qualifiés à salaire élevé. Mais 90% d’entre elles sont fermées au bout de 3 ans, avec toutes les suppressions d’emploi qui vont avec. Pourquoi? Cela tient selon moi au mode de financement requis pour les créer. Une Start-up aujourd’hui, n’a pas un éventail de solutions énorme pour financer sa création. La majorité doit se reposer sur de l’investissement de capital risque ou de Business Angels ou sur fonds propres ce qui exclut d’emblée une énorme partie des potentiels entrepreneurs. Le revers de la médaille, c’est que ces investisseurs veulent rentrer dans leurs frais par des dividendes ou par la revente de leurs parts de la société qui aura fortement gagné en valeur. Rapidement. Et si ça ne va pas assez vite, elles retirent simplement leurs fonds ou arrêtent le financement, ce qui conduit à la mort de l’entreprise. Il faut créer des moyens de prêt ou de subvention sans garantie de rentabilité à court terme pour ces projets et les emplois potentiels qui sont derrière. Il faut donner aux créateurs le temps d’aller au bout de leurs idées avant de se résigner à enterrer le projet. Quelques initiatives existent, le dispositif JEI (Jeune Entreprise Innovante) par exemple, mais les conditions d’accès sont très contraignantes et ne s’appliquent qu’à des projets mettant en oeuvre de la recherche universitaire avancée. Un site de e-commerce ou un site de rencontres ne fait pas particulièrement avancer la recherche, mais peut quand même booster l’économie de tout un secteur (Meetic, Vente Privée…) Il y a plusieurs solutions pour palier à ce problème: prêts à la création d’entreprise de l’Etat à faible taux d’intérêt et à remboursement différé, subventions soumise à l’approbation du projet par un collège d’experts qui définirait les besoins en financement et le seuil potentiel de rentabilité, le développement de l’économie participative et du crowdfunding, ou l’Etat pourrait simplement entrer au capital de ces entreprises temporairement pour leur permettre de mettre en place leur projet puis en sortir quand l’entreprise sera pérennisée et se substituer ainsi aux business angels sans leur appétit de rentabilité immédiate.

 

Numérique, travailleurs indépendants et Ubérisation

Le secteur du numérique contient une forte proportion de travailleurs indépendants et favorise ce type de travail. Mais on peut distinguer dans ces travailleurs 2 catégories: la première catégorie concerne des ingénieurs hautement qualifiés, qui choisissent d’être indépendants pour gérer leur carrière comme ils l’entendent dans un secteur ou le manque de main d’oeuvre leur donne énormément de latitude dans le choix de leurs clients et des projets pour lesquels ils s’impliquent. La deuxième catégorie concerne des travailleurs qui dépendent du numérique mais dont ce n’est pas le cœur de métier, les chauffeurs Uber, les livreurs à vélo, etc, qui travaillent avec des plateformes spécialisées. Toute l’ambiguïté est dans le « avec » de la phrase précédente. Est-ce qu’un autoentrepreneur qui a un seul client exclusif, reçoit des formations de ce client, voit les prix qu’il pratique fixés par ce client sans négociation commerciale, travaille AVEC ce client ou POUR ce client? C’est ce qu’on appelle l’Ubérisation, du nom de cette entreprise qui a très peu d’employés mais travaille quasi exclusivement avec des autoentrepreneurs précaires et complètement dépendants de la plateforme. A ce jour, le cadre juridique reste ambigu, et il faut le clarifier pour protéger et stabiliser la vie de ces travailleurs. Il existe une réglementation des contrats de prestation et l’URSSAF ou le tribunal peut très bien requalifier un contrat de prestation en contrat de travail si certains critères ne sont pas respectés, par exemple si il existe un lien de subordination manifeste entre le client et le prestataire, ce qui semble bel et bien être le cas ici. Selon moi, ces travailleurs sont des salariés déguisés, lésés deux fois: d’une part par la dépendance économique à leur client qui ne leur donne pas les avantages des vrais travailleurs indépendants, d’autre part par l’absence de code du travail qui ne leur permet pas de bénéficier de la protection des salariés.

Le point suivant s’applique aux 2 catégories précédentes: les travailleurs indépendants du secteur n’ont quasiment AUCUNE protection sociale. Ils relèvent pour beaucoup de la CIPAV et du RSI pour la prévoyance et l’assurance santé, qui ne prévoient ni l’un ni l’autre d’indemnités journalières pour maladie (en plus d’avoir une gestion désastreuse l’un comme l’autre). J’en parlais déjà dans l’article sur mes motivations mais je le détaille ici. Si je suis dans l’incapacité de travailler pendant un long moment, la subsistance de ma famille ne repose QUE sur des assurances privées malgré les cotisations sociales versées sur mon bénéfice au même titre que les travailleurs salariés. Je n’ai pas le droit au chômage, même si j’ai cotisé comme tout le monde avant la création de mon entreprise, je n’ai aucune indemnité journalière ni aucune compensation de revenu garantie par l’Etat. Tous les travailleurs indépendants du secteur sont dans le même cas: un livreur à vélo ou un chauffeur Uber qui ont un accident ne relèvent même pas de l’accident de travail. C’est une situation de précarité sociale intolérable pour tout ces travailleurs. Le plus simple étant de remettre tout le monde au régime général de la sécurité sociale et de retraite, c’est ce qui est proposé dans « L’Avenir en Commun » afin d’avoir une protection sociale garantie et égale quelque soit le statut du travailleur.

 

Dumping technologique et secteurs stratégiques

C’est un fait, l’avènement de l’Intelligence Artificielle et la robotisation vont supprimer des emplois humains. Les chauffeurs Uber du paragraphe précédent ne tarderont pas à être remplacés par une flotte de véhicules autonomes. Toutes les analyses vont dans ce sens, ce qui change entre les différentes études est simplement le nombre d’emplois détruits mais le fond reste le même. Ne pas voir cet état de fait aujourd’hui, c’est prendre un retard décisif qui coûtera très cher aux travailleurs de notre pays. Nous sommes réellement en situation d’urgence sur ce sujet.

Aujourd’hui, nous subissons un dumping social: les mêmes produits que ceux que nous fabriquons, mais moins chers car produits dans des conditions de travail iniques par des populations exploitées. Demain, nous risquons un dumping technologique. Les pays disposant des meilleures technologies de robotique ou des intelligences artificielles les plus performantes auront un avantage décisif sur le marché. Autant face au dumping social, nous pouvons mettre en place un protectionnisme solidaire, autant le dumping technologique n’offre pas ces espoirs. Nous ne pouvons pas contester les conditions de travail de robots ou d’un logiciel.. C’est pourquoi la France doit absolument prendre le départ de cette course au plus vite. Nous avons de grands atouts pour ça: parmi les meilleurs ingénieurs du monde que ça soit en mécanique ou en informatique, des fleurons industriels qui ne demandent qu’à s’ouvrir à de nouveaux marchés, des spécialistes mondialement reconnus issus de la formation académique Française (par exemple, le responsable du Pôle d’IA de Facebook est un Français: Yann Le Cun diplômé de l’ESIEE mais exilé aux US depuis des années). Récemment, l’entreprise Aldebaran, une entreprise à la base Française à la pointe dans la robotique humanoïde a été rachetée par ses actionnaires Japonais car elle ne pouvait plus faire face aux investissement lourds nécessaires à son développement. Pour éviter de perdre dans l’œuf ces futurs fleurons de l’industrie Française et ces experts formés par le système éducatif Français, il faut déclarer la robotique et la recherche en Intelligence Artificielle secteurs stratégiques. Et tout mettre en oeuvre pour garder ces savoirs faire dans notre pays.

 

Bien sûr, cet article n’est pas exhaustif, bien d’autres enjeux ne sont pas détaillés ici comme celui très important de la sécurité et de la confidentialité, de la formation aux nouvelles technologies et du numérique au service de l’éducation, ils feront l’objet d’un prochain article. J’ai simplement jeté ici le fruit de mes réflexions pour pouvoir en discuter avec d’autres alors n’hésitez pas à me faire part de votre sentiment là dessus.

 

Christophe Argento

 

4 comments

  • MP

    Vous dites des choses intéressantes.

    Je me demande s’il existe des présentations du métier du codeur, par exemple, sur Youtube, pour les jeunes sans contacte avec ce genre d’activité au quotidien, les ingénieurs qui expliquent pourquoi et comment ils sont devenus informaticiens et/ou autre types d’ingénieurs (une idée de projet concret pour les insoumis peut être). Je pense aussi qu’il faut un kit FABLAB (une petite liste de matériel avec consignes sur un site web) pour les collèges. Cela aussi peut être un projet, avec un permanence et des événements régionaux (makerfairs) pour partager le travail des élèves.

    Généralement, je trouve que la gauche d’aujourd’hui aura plus de succès en militant pour et créant des projets spécifiques, passant moins de temps à insulter l’adversaire en termes obtus et parfois faux. Moins d’insultes pas pour être gentil, mais pour respecter l’intelligence de son entourage, pour garder le morale avec la positivité, pour attirer des nouveaux.

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    • Christophe Argento

      Je suis d’accord avec vous, le débat politique doit revenir sur le fond, mais je ne pense pas que ça soit une spécificité de la gauche, par exemple tous les candidats En Marche ont refusé les invitations aux débats de fond pour les législatives sous prétexte que « le programme est connu ».
      Il existe pas mal de choses sur youtube mais très peu en français. Je pense que ces apprentissages font partie intégrante de la culture générale de notre siècle et devraient faire partie de tous les programmes scolaires obligatoires au même titre que les maths et le reste des sciences.

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  • Bonjour,
    Quelques remarques amicales quant au contenu :

    Écosystème de Start-Ups et dé-financiarisation de la création d’entreprise : un moyen simple de favoriser et financer la création d’entreprise serait de taxer les bénéfices des banques sur les marchés spéculatifs (5% ? 10 % ?). Cela permettrait de réinjecter dans l’économie réelle des sommes importantes et pérenniser le capital ou les fonds propres des start-up sur les 5 premières années par exemple.
    Numérique, travailleurs indépendants et Ubérisation : il existe d’ors et déjà des solutions pour sécuriser socialement les travailleurs indépendants. Il s’agit des CAE, coopératives d’activité et d’emploi. Co créateur d’une telle structure sur le 91 et le 77 (Rurban Coop) elle offre aussi des moments conviviaux de partage et de soutien qui permettent en plus une « socialisation » des travailleurs isolés.
    Cordialement.

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    • Christophe Argento

      Oui effectivement une taxe sur les transactions serait une très bonne chose. Elle rendrait l’intérêt de transactions purement financières, dé corrélées de l’économie réelle moins rentable.
      Pour les CAE, c’est un détournement du système… Elles permettent à un entrepreneur d’avoir un statut de salarié et donc de ne pas être considéré par l’administration comme indépendant. J’estime que c’est à l’Etat d’assurer la protection sociale des individus. Pas à l’individu d’exploiter une faille du système pour en bénéficier.

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